
Le monde est-il en train de changer ? A-t-il dĂ©jĂ tellement changĂ© avec le nouveau siècle ? Ces questions très contemporaines Ă©taient certainement moins habituelles dans les annĂ©es 70, oĂą fut publiĂ© The Tao of Physics. VĂ©ritable ouvrage charnière, cet essai jeta Ă sa publication un Ă©norme pavĂ© dans la mare du monde des scientifiques et bĂ©nĂ©ficia d’une grande popularitĂ© chez le public anglo-saxon. Pour la première fois, l’un des physiciens les plus brillants de l’Ă©poque consacrait ses recherches Ă s’efforcer de mettre en Ă©vidence des liens rapprochant les dernières dĂ©couvertes de la science moderne avec le mysticisme millĂ©naire des religions orientales.
Dans ses deux derniers ouvrages (The Turning Point, 1982, et Uncommon Wisdom, 1989) Fritjof Capra poursuit son travail en cherchant Ă dĂ©crypter les facteurs de la profonde crise que travers nos sociĂ©tĂ©s occidentales depuis plusieurs dizaines d’annĂ©es : impasse du modèle Ă©conomique dominant, individualisation croissante, limites de la mĂ©decine, dĂ©sastres Ă©cologiques sont parmi les sujets abordĂ©s. En dĂ©nichant de nombreux points communs entre la physique quantique (science datant des annĂ©es 20) et les religions holistiques d’Orient, l’auteur montre que ces deux visions du monde sont proches l’une de l’autre mais Ă l’opposĂ© de la vision du monde dominant la sociĂ©tĂ© occidentale. Ainsi, The turning point nous plonge dans une analyse critique de l’histoire spirituelle et scientifique de l’Europe : tournĂ©e sur une vision mĂ©canique de la science, l’influence de Descartes et de Newton ne fut pas dĂ©mentie depuis plusieurs siècles. MalgrĂ© ses limites, cette vision rĂ©ductrice n’est que doucement remise en question depuis le dĂ©but du 20e siècle. Entre temps cette rigiditĂ© s’est propagĂ©e et implantĂ©e jusque dans la spiritualitĂ© de nos prĂ©decesseurs. La religion chrĂ©tienne a polarisĂ© ses doctrines sur le culte du chef, de la hiĂ©rarchie, tout en ne remettant plus en question un dualisme exarcerbĂ©, provoquant une douloureuse sĂ©paration du corps et de l’esprit, et un douloureux Ă©loignement de l’homme moderne des sources de la vie et de la nature. Tout comme la science vivait sa mĂ©tamorphose avec la physique quantique dès le dĂ©but du 20e siècle, l’Ă©volution de notre spiritualitĂ© entamait alors un virage que Capra nous prĂ©sente comme incontournable. Ainsi Freud, dogmatisant le pouvoir de la libido sur la conduite de l’Homme et du monde, annonçait un raprochement nĂ©cĂ©ssaire du corps avec l’esprit, Ă©ternellement et indubitablement inter-dĂ©pendants.
Tout comme les mĂ©caniques cartĂ©siennes avaient atteint leurs limites pour faire Ă©voluer la science, la mĂ©canique du monde atteint aujourd’hui ses limites et on aperçoit une explication au rĂ©gime de crise que traverse notre monde : comment continuer Ă exploiter, mĂ©caniquement et sans vergogne, des resources naturelles qui ne sont plus inĂ©puisables ? Toute notre Ă©conomie est basĂ©e sur la recherche du profit maximum quel qu’en soient le cout et les consĂ©quences pour l’environnement. De mĂŞme, la mĂ©decine occidentale, irremplaçable pour assumer les situations d’urgence ou de chirurgie, se montre perfectible lorsqu’il s’agit de traiter des affections non rĂ©pertoriables, non catĂ©gorisables : s’attaquant avant tout au symptĂ´me, elle a trop longemps nĂ©gligĂ© la vision du corps dans son ensemble, comme un système dont le fonctionnement ne peut plus se comparer Ă celui d’une machine.
A l’inverse, une conception plus douce, moins catĂ©gorique, de la science et de la spiritualitĂ© apporte une garantie de long terme. A l’Ă©poque oĂą Fritjof Capra rĂ©digeait son premier essai, le concept de « dĂ©veloppement durable » ne connaissait pas encore le succès qu’on lui prĂŞte aujourd’hui. Nul doute qu’en relisant ces lignes intenses, on comprenne qu’il soit considĂ©rĂ© comme l’un des pères de l’Ă©cologie moderne.

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